--- Page 1 --- Dom P. de PUNIET, Moine bénédictin de la Congrégation de France LES SERVANTES DES PAUVRES OBLATES RÉGULIÈRES DE L'ORDRE DE SAINT-BENOIT „Prière assidue et Souci du Pauvre (Règle de saint Benoît, c. IV ). LIÈGE ÉCOLE PROFESSIONNELLE S.-J. BERCHMANS Rue des Wallons, 59 — 1927 --- Page 2 --- 2023-10-24 | 85/ LES SERVANTES DES PAUVRES --- Page 3 --- Dom P. de PUNIET, Moine bénédictin de la Congrégation de France. LES SERVANTES DES PAUVRES OBLATES RÉGULIÈRES DE L'ORDRE DE SAINT-BENOİT "Prière assidue et Souci du Pauvre" (Règle de saint Benoît, c. IV ). LIÈGE ÉCOLE PROFESSIONNELLE S.-J. BERCHMANS Rue des Wallons, 59 — 1927 --- Page 4 --- Chapelle Saint-Sauveur — Noviciat des Servantes des Pauvres (aile granche). LES SERVANTES DES PAUVRES OBLATES RÉGULIÈRES DE L'ORDRE DE SAINT-BENOIT Il en est, dans l'Église de Dieu, de la charité sous toutes ses formes comme de la sainteté, dont elle est le grand moyen : elle a les promesses de la durée ; le passé lui a consacré l'un des chapitres les plus magnifiques de son histoire, et le sujet est loin d'être épuisé. Depuis que le Sauveur a traversé le monde en répandant autour de lui des bienfaits sans nombre, son exemple n'a pas cessé de susciter les plus belles initiatives. Des âmes par milliers ont voulu l'imiter ; en elles, c'est lui-même qui continue à se montrer compatissant envers les malheureux. Le « Voyez comme ils s'aiment » des temps apostoliques a retenti tout au cours des siècles, et l'argument n'a rien perdu de sa valeur. Le dévouement illimité aux pauvres de Jésus-Christ est né de l'Évangile et ne s'inspire que de lui. Il est par lui-même une prédication, il porte la lumière dans les œurs, il leur donne Jésus. C'est ce qu'ont bien compris ces Sœurs Servantes des Pauvres, Oblates de Saint-Benoit, qui se dépensent sans compter à soulager toutes les misères, et c'est là qu'elles puisent le secret de leur joie. Religieuses étroitement rattachées à un Ordre très ancien, elles répondent aux nécessités les plus actuelles. De la vie de prière elles retiennent tout ce qu'elles peuvent, et leur zèle se multiplie dans les œuvres de la charité la plus active. Leurs travaux demandent à être mieux connus, il est donc opportun de rappeler quelques faits (1). (1) Ces pages ont été publiées en partie dans La Vie Spirituelle, Nov. 1925. --- Page 5 --- — 6 — Lorsque Mer Freppel eut l'initiative d'amener à l'Ordre de Saint-Benoît un groupe encore bien modeste, mais décidé, d'âmes généreuses qui se consacraient au service des pauvres, il put paraître sortir un peu des lignes de la tradition ; en réalité, il secondait visiblement les vues de la Providence. Jusqu'à ce moment, mai 1874, on avait suivi vaillamment les observances franciscaines. L'heure était venue de prendre un parti définitif. L'évêque d'Angers aimait l'abbaye de Solesmes et la grande famille bénédictine ; la nouvelle communauté qu'il installait dans son diocèse, avait pour fondateur Dom Leduc, moine de cette abbaye et disciple de Dom Guéranger ; autant de motifs pour l'illustre prélat de mettre le petit troupeau qui commençait à se former, sous la protection du patriarche saint Benoît. Ce n'était pas la première fois qu'une œuvre de charité venait s'adresser au législateur des moines d'Occident, et solliciter l'honneur de « militer sous sa Règle ». Il y avait en France, depuis la fin du XVIIe siècle, un Institut en pleine prospérité, que Dom Camille Leduc alla étudier sur place dès la première année de la nouvelle fondation : les Sœurs de la Charité de Nevers. Établies à Saint-Saulge par un moine bénédictin de l'abbaye Saint-Martin d'Autun, Dom Jean-Baptiste de Laveyne, elles ont eu au XIXe siècle l'insigne honneur de former aux observances religieuses et à la sainteté la privilégiée de l'Immaculée, la chère petite Bernadette, en religion Sœur Marie-Bernard, que le Saint-Siège a déclarée Bienheureuse : fleur gracieuse, qui se sera épanouie sous l'influence de la Règle bénédictine (1). « Les Servantes des Pauvres » d'Angers devaient s'appliquer (1) Œuvres spirituelles du Père de Laveyne, publiées par le P. BOUIX, Nevers, 1871. — Cf. Dom Paul RENAUDIN, Dom de Laveyne, fondateur de la Congrégation des Sœurs de la Charité de Nevers, Lyon, Vitte, 1898. (Extrait de « L'Université catholique », pp. 7-15). — 7 — à observer le même code de vie parfaite ; mais à un titre plus spécial encore, elles devenaient filles de saint Benoît sous le nom d'Oblates Régulières. Elles suivaient en cela doublement l'exemple de leur mère et patronne, sainte Françoise Romaine, cette noble patricienne qui, avant de se joindre définitivement à la communauté d'Oblates organisée par elle, avait fait à Dieu et à la Reine des Anges l'offrande de sa vie pour la consacrer tout entière au service des pauvres de Jésus-Christ. Cette douce et aimable sainte fut le vrai modèle des Servantes des Pauvres. Ce qu'elle avait mis de foi profonde et d'humilité dans l'exercice de sa charité, il est facile de le lire dans sa vie ; mais, ce qui se laisse deviner plus aisément que l'on ne peut l'exprimer, c'est l'amour qu'elle y apportait, et qui lui donnait tant de joie pure et désintéressée. Elle savait si bien reconnaître en ses chers pauvres le Christ en personne ; et elle se répétait avec délices la parole même du Sauveur : « Infirmus fui et visitastis me, j'étais dans la souffrance, et vous êtes venus m'assister. » Elle en lisait le texte au chapitre XXXVI de sa Règle, et ce sera la devise caractéristique des Servantes des Pauvres, Oblates de Saint-Benoît. Leur genre de vie sera un peu différent de celle que mêment encore à Rome leurs nobles émules, au monastère même de sainte Françoise : les Oblates romaines conservent intactes les grandes traditions reçues de leur fondatrice, et s'efforcent d'imiter fidèlement les exemples de vie intérieure et de contemplation qu'elle leur a laissés. Les nouvelles Oblates de Saint-Benoît ont à greffer sur leur vie de prière et de mortification les soins à porter aux malades qu'elles vont visiter à domicile ; à l'exercice de la contemplation elles doivent unir la vie extérieure de la Sœur de Charité, mais elles ne cessent pas pour cela de tenir sainte Françoise Romaine pour leur Mère et leur patronne. Dom Leduc lui-même a voulu les confier à jamais à sa puissante protection ; la Sainte de son --- Page 6 --- — 8 — côté les a d'avance adoptées : n'a-t-elle pas dit, en mourant (1), « qu'elle allait au ciel attendre ses filles... et toutes celles qui dans l'avenir recevraient le doux nom d'Oblates ? » La Congrégation des Oblates Régulières Servantes des Pauvres compte aujourd'hui un demi-siècle d'existence : elle a prospéré sous la bénédiction de Dieu, a débordé les frontières et franchi le détroit. Ses nombreuses maisons ne peuvent plus répondre à toutes les demandes. Il appartient à Dieu de multiplier les vocations qui permettront à cette œuvre admirable et si bienfaisante de se développer et de s'étendre encore. Jusqu'ici elle était assez peu connue en dehors des régions où elle est établie : elle est entrée maintenant dans la grande lumière de l'histoire depuis qu'a paru la Vie du fondateur de la Congrégation, Dom Camille Leduc (2). La formation monastique de Dom Leduc fut des plus sérieuses : « une foi profonde, une charité toujours en éveil, un ardent amour de l'Église et du Pape, une vraie humilité, un dévouement inaltérable à la famille religieuse et une exquise courtoisie de manières. » Ce sont les qualités qui le distinguèrent entre tous. Le 8 septembre 1847 il prononça ses vœux perpétuels « sous la protection de Notre-Dame Angevine. » La même fête de la Nativité de Notre-Dame, si populaire en Anjou, verrait naître à la vie religieuse les premières Servantes des Pauvres d'Angers, et deviendrait l'une des dates préférées de la nouvelle Congrégation. (1) Comtesse de RAMBUTEAU, Sainte Françoise Romaine, Paris, 1900, p. 289. — C'est encore la plus intéressante des Vies de la Sainte. (2) Dom Gabriel MEUNIER, Un rameau de l'Ordre bénédictin. Dom Leduc moine de Solesmes, et l'œuvre des Oblates Servantes des Pauvres. Angers-Tours. Mame, 1923, grand in-8, 529 pages, 15 francs. Ouvrage couronné par l'Académie française. — 9 — Ses études théologiques achevées, Dom Leduc recevait l'ordination sacerdotale en 1853, et était chargé tout aussitôt d'un cours de dogme. Des circonstances imprévues l'amenèrent ensuite au Mont-Cassin, où lui fut confiée la direction des novices. Dans cette fonction délicate il montra à quel point il était moine jusque dans le fond de l'âme, par conscience du devoir, et plus encore par le cœur et par toutes les fibres de son être. A son esprit d'obéissance, au culte des traditions de famille, il joignait une telle austérité de vie qu'il pouvait prêcher d'exemple, et enseigner aux autres la voie à suivre. Sévère et exigeant, il ne ménageait pas à ses novices la forte direction qu'il s'imposait à lui-même ; il avait aussi l'art d'inspirer confiance et laissait malgré lui deviner la profonde affection qui le faisait agir. Cette sainte intransigeance, tempérée de vraie charité et de dévouement de tous les instants, se retrouvera chez le Fondateur des Oblates, elle sera comme sa caractéristique et assurera pour une bonne part le succès de l'entreprise. La tâche serait rude, elle paraîtrait même audacieuse, et à certaines heures de découragement il écrirait : « Qu'il en coûte pour établir un noviciat de jeunes filles destinées à remplir au milieu du monde la belle mais périlleuse mission de Servantes des Pauvres ! Dieu seul peut soutenir une pareille Œuvre. » Dieu en effet avait son dessein arrêté, auquel allaient servir les expériences passées de Dom Leduc. Maître des novices et directeur recherché, il avait aussi rempli l'office de confesseur dans deux communautés de religieuses, faisant ainsi l'apprentissage du ministère qu'il aurait bientôt à remplir. Pour lui, il ne demandait qu'à progresser dans la fidélité à ses obligations monastiques. « L'humilité surtout et l'obéissance, écrivait-il à cette époque, sont les deux vertus que je voudrais enter sur ma pauvre nature... Ces sentiments sont dans mon cœur. Je les voudrais --- Page 7 --- — 10 — faire passer dans l'âme d'autrui. S'il m'était donné quelque influence, si j'avais quelque autorité, je ne voudrais m'en servir que pour apprendre aux autres à obéir et à s'humilier. » C'est en effet ce qu'il enseigna aux religieuses qu'il eut la mission de former. Son père avait exprimé, à ses derniers moments, le désir de consacrer la demeure familiale à une œuvre de bienfaisance (juin 1870). Mer Freppel venait alors de prendre possession de son diocèse d'Angers : aussitôt, et sans la moindre arrièrepensée, Dom Leduc mit à sa disposition la maison désormais libre. Elle trouva bien vite son affectation : un orphelinat y fut installé provisoirement, sous la direction d'une communauté de Franciscaines, puis d'une autre Institution charitable dont le siège principal était à Cholet. Dans la suite, Mer Freppel déclara autonome la maison d'Angers et rendit une Ordonnance qui instituait les Servantes des Pauvres Oblates de l'Ordre de Saint-Benoît sous le patronage de sainte Françoise Romaine (8 Mai 1874) : Dom Leduc était reconnu comme Fondateur et Supérieur de la nouvelle Congrégation. De son côté, Dom Guéranger eut à cœur de donner à ce choix la sanction de son autorité paternelle. Ayant dû se rendre à Angers, il tint à aller visiter le noviciat qui s'installait près de la ville, aux Plaines Saint-Léonard. L'assurance qu'il donna aux Sœurs fut des plus nettes : « Sachez-le bien, mes chères filles, — je puis vous donner ce titre, — jamais je n'aurais consenti à me priver de mon cher et bien-aimé fils Dom Leduc, si je n'avais compris qu'en établissant cette Ceuvre, il fait la volonté de Dieu. Je sais qu'il a une mission à remplir et qu'en étant ici il obéit à Dieu. Profitez de sa science, de l'exemple de ses vertus et de l'expérience qu'il a de la conduite des âmes. » — 11 — Ainsi muni de la bénédiction de Dieu, Dom Camille Leduc pouvait s'abandonner sans hésitation à la conduite de la Providence, quelques sacrifices qu'elle lui imposât. Il lui fallut quitter à regret son monastère, qu'il ne reverrait plus qu'en passant. Sa place était désormais à proximité des deux Maisons dont il prenait la direction. C'est à elles qu'il donnerait tout son temps; mieux encore, il se donnerait lui-même avec un dévouement inlassable et une attention toujours en éveil. Mer Freppel aimait à célébrer « le zèle si pur et si désintéressé » du Fondateur, et se plaisait à y voir un gage pour l'avenir. « Ce foyer de dévouement et de sacrifice ne bornera pas à cette contrée son influence salutaire : il rayonnera au loin. Ou je me trompe fort, ou ce lieu deviendra le berceau et le point de départ d'une Congrégation qui jettera ses rameaux dans toutes les directions. » L'avenir devait ratifier pleinement la parole du grand évêque. Dès la première heure, Dieu, qui ne fait jamais les choses à demi, avait groupé autour du Fondateur des âmes d'élite toutes prêtes à le seconder. L'une des premières conquêtes de la grâce fut la Très Révérende Mère Agnès de Jésus. Ce fut la vraie coopératrice de tous les instants, intelligente et dévouée, celle en qui Dom Leduc trouva le plus de sécurité, et, à certaines heures difficiles, le plus précieux réconfort. Nature très droite et très ouverte, prévenue de la part du Seigneur de grâces très spéciales de prière et d'union à Dieu dans l'amour de l'obéissance et de l'humilité, elle avait tout l'entrain désirable et toute la force de caractère que réclamèrent ses fonctions de Supérieure Générale; elle eut par surcroît, ce qui n'est pas à dédaigner, la santé nécessaire pour aider ses Sœurs dans les épreuves inévitables du début : elle se dépensa sans compter, tout au cours de sa longue carrière, jusqu'au jour où commença pour elle le martyre de huit années de souffrances qui couronna --- Page 8 --- — 12 — sa vie. Dieu veuille que les hautes vertus de son humble Servante soient officiellement proposées à l'imitation de tous ! L'Institut que la vénérée Mère Agnès de Jésus a si bien gouverné sous la sage direction du Fondateur, se recommande à un double titre : comme Œuvre éminemment charitable et comme Ecole de perfection religieuse : à ces deux points de vue elle présente des caractéristiques intéressantes. Les « Servantes des Pauvres » sont très exactement ce qu'indique leur nom. Elles servent les infirmes, les indigents, les déshérités, tous ceux qui, aux yeux de la foi, personnifient le Christ au suprême degré. Elles ne font pas de vœu spécial de servir, elles comprennent que ce service est renfermé dans leur vœu d'obéissance, et elles l'accomplissent joyeusement. Mais le secret de leur dévouement se trouve dans la conviction qu'elles ont de servir le Christ en personne. « L'important, disait Dom Leduc, c'est de voir Jésus-Christ dans les malades. Cette vérité de foi nous est enseignée par Notre-Seigneur lui-même, qui a dit : J'étais souffrant, et vous m'avez visité. Le Sauveur ne fait donc qu'une seule et même personne morale avec les malades, qu'un seul et même corps avec ses membres souffrants. » C'est un enseignement que les Servantes des Pauvres ont fait entrer dans leur vie et qu'elles appliquent à la lettre. Ayant le respect inné du pauvre, et reconnaissant en lui le Vrai Pauvre, le Christ en personne, elles s'inclinent vers lui, elles vont le visiter dans sa demeure. Car elles ne reçoivent pas chez elles, sauf dans leurs dispensaires pour les consultations gratuites des — 13 — docteurs et pour les pansements ; à leur fourneau économique, les pauvres peuvent aussi, pendant l'hiver, avoir part à d'abondantes distributions. Mais la maison des Sœurs doit rester ce qu'elle est : maison de prière et de recueillement, de silence et de vie régulière. Pour elles, elles n'attendent pas que le pauvre vienne à elles, ce sont elles qui vont à lui, pour soulager sa misère, atténuer ses souffrances et le secourir de mille manières. Dans cette charité prévenante et empressée, il y a quelque chose de délicat et d'affectueux, que les humbles savent bien apprécier ; il faut même qu'il y ait là quelque chose de divin, pour que le Sauveur réserve une récompense spéciale aux âmes généreuses qui l'auront pratiqué : « Venez les bénis de mon Père ! J'étais souffrant, et vous m'avez visité ! » Les Sœurs visitent les malades et seulement les malades pauvres, à qui elles peuvent donner largement sans rien attendre en retour. A l'exemple du Sauveur, elles vont de préférence à ceux qui n'ont rien. Et pour leurs chers protégés que ne font-elles pas? Tous les soins qu'elles peuvent offrir aux malades, elles les leur assurent de grand cœur ; aliments, remèdes, vêtements, douceurs et soulagements de toute sorte, elles s'ingénient à les leur procurer, elles qui n'ont rien pour elles-mêmes, mais qui trouvent toujours pour les autres. Car la petite Sœur ne craint pas de se faire quêteuse comme jadis la noble sainte Françoise Romaine, et à la petite Sœur on ne refuse jamais rien : il est de mauvais quartiers de telle de nos grandes villes, où les plus indifférents aident l'héroïque mendiante dans son œuvre de charité. A la maison du pauvre infirme, le rôle de la Servante des Pauvres s'étend à tous les menus soins du ménage. Elle s'installe au chevet des malades pour les assister de toute façon pendant les longues heures de la matinée et de l'après-midi, prépare les repas, s'occupe des enfants, supplée lorsqu'il'est nécessaire aux fonctions de la mère de famille ; et ces soins --- Page 9 --- — 14 — durent aussi longtemps que les réclame l'état de l'infirme. La Servante des Pauvres est prête à toutes les humbles besognes, et elle les accomplit gaiement. Sa douceur et son entrain ont vite fait de gagner la confiance, et les âmes en profitent non moins que les corps. Chez les miséreux de la capitale comme chez les ardoisiers de l'Anjou, dans les modestes réduits des mineurs du Nord aussi bien que parmi les Irlandais du faubourg de Londres, dans toutes les pauvres mansardes où pénètrent les petites Sœurs, c'est la paix divine qui prend place au foyer, et avec elle un peu de joie, en attendant que le Seigneur y rentre en bienfaiteur et en maître incontesté. Il est rare en effet que de pauvres moribonds résistent à l'ascendant de leur inlassable dévouement et à l'ardeur de leur secrète prière : là où le prêtre n'aurait jamais pu hasarder une visite, leur présence bénie prépare peu à peu les voies ; le nombre des conversions qu'elles ont ainsi obtenues ne se compte plus. Il en est d'anciennes et d'inconnues, il en est de notoires et qui datent d'hier... Le champ d'action reste largement ouvert à nos chères Sœurs, dans les quartiers populeux de nos grands centres, partout où il y a du bien à faire. Leurs dix-huit maisons actuellement existantes se partagent l'Anjou, la Bretagne et la Vendée, le Poitou, Paris et les environs, le Nord, la Belgique et le district de Deptford, l'un des faubourgs les plus pauvres de Londres. Outre le ministère discret qu'elles exercent auprès des pauvres et des malades, en les soignant et en les secourant de leurs prières, il leur arrive d'avoir à leur faire aussi l'aumône de la parole, dans une mesure très modeste assurément, comme il convient à d'humbles servantes, mais cependant d'une façon très efficace. Dans les milieux ouvriers du Nord, où le socialisme sème tant d'irréligion, les petites Sœurs se font catéchistes volontaires de leurs protégés, surtout des enfants, souvent aussi — 15 — des adultes qu'elles préparent au baptême et à la première communion. A Londres, les visites qu'elles font aux malheureux, sans distinction de culte, leur procurent de bien douces consolations : non seulement il leur arrive de ramener aux pratiques religieuses de pauvres Irlandais tombés dans la misère et dans l'indifférence, mais de guider vers la lumière de la vraie foi nombre de protestants, et d'en faire d'excellents catholiques. Quelques bonnes vocations anglaises leur font espérer d'heureux résultats pour plus tard. A toutes ces œuvres, les Servantes des Pauvres ajoutent, en certains de leurs Établissements, celle des Patronages. C'est le cas de la Maison fondée à Denain depuis 25 ans, de celle de Fourmies (Nord), de celle de La-Varenne-Saint-Hilaire près de Paris. Ces Patronages de jeunes filles consistent en des réunions plus ou moins fréquentes, où les Sœurs donnent à leurs élèves un enseignement développé sur les vérités de la foi, les pratiques de la religion et les cérémonies de l'Église dont elles s'appliquent spécialement à leur inspirer le goût. Rien n'est négligé de ce qui peut rendre attrayantes ces réunions toujours simples et joyeuses. Les âmes s'y retrempent à la lumière de la vérité. Plus d'une vocation s'y est affermée au contact fortifiant de la vie religieuse. L'œuvre des Patronages est indépendante des Alumnats où les Sœurs reçoivent des enfants et leur assurent l'éducation et l'instruction complète. * * A cet apostolat éminemment charitable, il faut, on le devine bien, une base très solide ; le vénéré Fondateur l'a placée dans une formation religieuse des plus sérieuses, qui doit s'affermir durant la vie entière. Les Servantes des Pauvres, Oblates --- Page 10 --- — 16 — Régulières de Saint-Benoît, jouissent, à ce point de vue si essentiel, d'un immense avantage, celui de se rattacher aux traditions séculaires de l'Ordre bénédictin. En s'affliant à la grande famille monastique, elles ont hérité de toutes ses richesses, libéralement mises à leur disposition. Dom Camille Leduc, que nous avons vu si zélé pour pratiquer la parfaite régularité monastique et la faire aimer autour de lui, avait constaté, au couvent des Oblates de Sainte-Françoise Romaine, avec quelle aisance l'observance bénédictine peut féconder et vivifier des œuvres charitables, sans rien perdre de ses traits caractéristiques ; et il ne pouvait se lasser d'exalter la largeur d'esprit de saint Benoît : « Avec une admirable discrétion, le saint Patriarche ordonne tout ce qui doit se faire au dedans de sa famille religieuse, sans exclure ce qui peut se faire au dehors de la Communauté. Avec une égale sagesse, il trace les devoirs de la vie intérieure et propose les œuvres de la charité. Avec le même cœur et la même sollicitude, il apprend à ses disciples à servir le Seigneur et à servir le prochain. » C'est une preuve de l'inépuisable richesse de la sève bénédictine qu'elle puisse alimenter des œuvres très diverses. Non qu'elle admette indifféremment les interprétations personnelles les plus divergentes, qui risquent toujours d'être fantaisistes: l'Ordre monastique doit rester ce qu'il a toujours été; comme l'oratoire du monastère bénédictin, « hoc sit quod dicitur » (1), qu'il soit identique à sa définition : il ne sera jamais, il ne pourrait pas, sans se modifier radicalement, devenir un Ordre hospitalier ou strictement enseignant, non plus que se muer en la forme érémitique. Mais ce à quoi il s'est prêté volontiers au cours des (1) Règle de saint Benoît, chap. LII. — 17 — âges, ce fut d'abriter sous sa puissante frondaison les rameaux étrangers qui désiraient se greffer sur lui. Sainte Gertrude voyait saint Benoît et sa postérité dans la gloire sous la forme d'un rosier magnifique, dont les fleurs innombrables et variées faisaient la couronne du bienheureux Père (1). Dans la béatitude, saint Benoît se réjouit immensément de voir sa famille s'accroître sans cesse par la dignité de vie et par le nombre. Réellement, saint Benoît fut le moins exclusif des législateurs. Par son désir constant de faciliter aux siens, en la simplifiant, la voie de la perfection, en aplanissant le chemin à force de mesure et de discrétion, selon la remarque si juste de sainte Hildegarde (2), il a singulièrement élargi les rangs de ses disciples présents et futurs. Ses discours paternels s'adressent à quiconque veut bien les écouter : il n'est qu'une condition, tout à fait indispensable, la pratique et l'amour de l'obéissance à l'exemple du Sauveur (3). Saint Benoît est comme le Père céleste, dont il se recommande en toute circonstance : il est toujours accueillant, ne demande qu'à rendre service à tous indistinctement, pourvu qu'on vienne à lui avec un cœur docile et généreux. Aussi peut-on constater au cours des siècles que « sa Règle s'est prêtée, avec une souplesse infinie, à des œuvres extrêmement variées, qu'elle s'est accommodée mieux qu'aucune autre aux temps et aux circonstances, qu'elle a fourni un cadre législatif solide à plusieurs fondateurs d'Ordre ou de Congrégation » (4). « Cette Règle qui n'exclut rien, les enfants de saint Benoît pourront la porter sous toutes les latitudes, dans quelque milieu social que ce soit : partout elle formera des chrétiens parfaits, partout (1) Sainte GERTRUDE, Le Héraut de l'amour divin, livre IV, chap. XI. (2) SCIVIAS, livre II, vision V. (3) Règle de saint Benoît, prologue. (4) Dom Paul DELATTE, Commentaire sur la Règle de saint Benoît, 1922, p. 566. --- Page 11 --- — 18 — où il se trouvera des âmes pour se consacrer à Dieu et un cloître pour y chanter la louange divine » (1). Par l'observance exacte de la Règle monastique, les Servantes des Pauvres appartiennent vraiment à l'Ordre de Saint-Benoît, et ont tous les droits de figurer sur ses listes à la suite des religieuses professant la même Règle (2). Elles n'ont cependant pas la pensée de s'assimiler aux moniales, elles en restent essentiellement distinctes. Elles sont simplement Oblates, mais Oblates Régulières, enrôlées dans la milice du Christ sous la glorieuse servitude des trois vœux de religion. Pauvreté, chasteté, obéissance, voilà leurs titres de noblesse et leur sauvegarde contre les dangers du monde. L'obéissance qu'elles vouent selon la Règle de saint Benoît est prompte, joyeuse, empressée, elle est de toute la vie et de tous les instants, elle est toute souplesse et toute docilité; source de paix, de confiance et de joie, et c'est là le secret des cœurs détachés; affranchissement souverain, qui dilate les âmes et les libère en les élevant au-dessus d'elles-mêmes. Cette obéissance fait aimer la pauvreté, qui elle aussi est renoncement et surtout affranchissement. Pauvreté — et pauvreté bénédictine en particulier — n'implique pas nécessairement pénurie et indigence absolue. C'est la dépendance étroite vis-à-vis du Père céleste et de ses représentants; elle « attend toutes choses » de l'autorité régulière comme de la main de Dieu; elle a tout à recevoir, puisqu'elle n'a rien en propre; et de ce qu'elle reçoit, elle aime à rendre un constant hommage à la bonté du Créateur. Par là elle avoisine de très près l'humilité, l'autre vertu monastique si chère aux Servantes des Pauvres. (1) Mer FREPPEL, Discours sur l'Ordre monastique, 16 mars 1876. (2) Dom C. BUTLER, Le monachisme bénédictin, traduction française, appendice, p. 413. — 19 — Un Noviciat de deux années, précédé lui-même d'un postulat de six mois (1), les prépare à émettre leurs vœux temporaires (2), et au cours de cette très sérieuse probation, rien n'est épargné de ce qui peut leur inspirer une haute idée de leurs engagement sacrés. Dès le commencement elles suivent des conférences sur l'Évangile, le Catéchisme, l'Histoire sainte, la vie des Saints, la Liturgie, le Plain-Chant, etc. Plus tard les études du Noviciat sont perfectionnées et développées : Catéchisme de persévérance, leçons sur l'Histoire de l'Église, etc. Les novices sont en même temps initiées au ministère que plus tard elles auront à remplir auprès des malades. Au dispensaire annexé à la Maison-Mère où se fait le Noviciat, des médecins viennent plusieurs fois la semaine donner des consultations gratuites aux indigents : les Sœurs du Noviciat assistent à ces consultations, et suivent en outre des cours de pansements et de pharmacie pratique donnés par les docteurs; elles s'emploient également auprès des malades qui viennent se faire soigner au dispensaire. Chez les pauvres qu'elles auront à visiter un jour, elles devront s'adonner aux soins du ménage; c'est à quoi les habituent d'avance les travaux manuels, les ouvrages de lingerie et les différents emplois qui leur sont confiés à la Communauté. Mais le Noviciat est surtout destiné à former les âmes. Les Sœurs (1) Les sujets de la Hollande, de la Belgique, et du Grand Duché de Luxembourg, accomplissent leur postulat dans l'une des Communautés de Bruxelles. A toutes les aspirantes on demande : une instruction au moins élémentaire et des aptitudes sérieuses à bien profiter de la formation du noviciat : une bonne santé et un tempérament sain, sans difformité extérieure; une piété solide et une grande docilité de caractère. On n'admet pas de postulantes ayant dépassé la trentième année. La question de la dot et de la pension est traitée avec la Supérieure générale. (2) Les vœux sont d'abord prononcés pour un an, puis renouvelés chaque année; ils sont ensuite émis pour trois ans; à la fin de la sixième année, après une probation de six mois, les Sœurs sont admises aux vœux perpétuels qui les lient définitivement à Dieu et à la Congrégation. --- Page 12 --- — 20 — doivent le considérer comme une école, où, selon l'expression de saint Benoît, elles apprennent le service du Seigneur. Durant toute la durée de leur probation, on s'applique à leur faire connaître et aimer, d'un amour vrai et sincère, la vie religieuse et ses observances, seul moyen en définitive d'obtenir que cette formation soit solide : et c'est le point qui importe entre tous. Intérieur de la Chapeille Saint-Sauveur. (Autel majeur — côté du chœur des religieuses). — 21 — Dom Leduc le disait très sagement à ses filles : « Je me préoccupe beaucoup plus de votre formation religieuse, que de votre formation au service des malades ! » Leur vie doit se dépenser à l'extérieur, mais il faut de toute nécessité qu'elle soit fermement construite à l'intérieur. Plus les Sœurs « sont appelées, dans le cours de leur mission, à se livrer à toutes les œuvres de la vie active, plus elles ont besoin de s'affermir, dès le commencement, dans l'esprit intérieur et dans les exercices de la vie contemplative... C'est précisément pour leur assurer ces avantages que la Règle de saint Benoît a été choisie comme la plus parfaite. » Elles sont destinées à passer au milieu du monde une bonne partie de leurs journées ; mais elles puisent dans ce qu'elles conservent précisement de la vie contemplative, le ressort et l'esprit de foi qui leur permettent d'agir à l'extérieur en toute sécurité. Elles imitent à la fois Marthe et Marie. « Que pour arriver à vous plaire, ô mon Dieu, disait sainte Gertrude, votre amour plein de sagesse daigne m'aider à unir parfaitement dans ma vie l'action et la contemplation ! (1) » C'est la prière constante des Servantes des Pauvres, Oblates Régulières de saint Benoît. Aux heures de la journée qui les réunissent dans la Communauté, la liturgie tient chez elles une place importante. Il ne peut être question de l'office canonial ; mais du moins récitentelles ensemble chaque jour les deux heures de Prime et de Complies, selon le rite bénédictin ; les dimanches et fêtes, elles chantent la Messe et les Vêpres dans le plus pur grégorien, avec tout le fini de la méthode solesmienne. De Solesmes aussi elles ont le privilège de recevoir l'ordo de la messe quotidienne, ce qui les unit de la façon la plus vivante à leur grande famille bénédictine. (1) Sainte GERTRUDE, Le Hérant de l'amour divin, livre II, chap. X. --- Page 13 --- — 22 — Le „psautier populaire“ est en dehors de là leur prière habituelle : le Rosaire complet, dit ou chanté salon le degré des fêtes, réparti en trois chapelets de cinq dizaines. Les Ave récités à deux chœurs, les antiennes empruntées aux mystères, le chant simple et joyeux qui en relève la note solennelle, tout contribue à donner à cette récitation en commun le caractère de la psalmodie, avec son rythme et sa douce gravité, avec son entrain aussi et son alternance si vivante : les âmes sont prises dans un même courant de prière les élève jusqu'à Dieu. Des autres moyens authentiques de parvenir à l'union, aucun n'est laissé dans l'oubli : pratique régulière de l'oraison, lectures spirituelles, instructions, examens, récollections mensuelles, tout est mis en œuvre pour assurer aux âmes toute facilité de travailler à leur amendement, et de progresser sans cesse dans la connaissance de Dieu et de soi-même, base essentielle de la perfection. Ajoutons enfin que si, entre toutes les grandes dévotions catholiques, il en est une que le vénéré Fondateur ait recommandée particulièrement à ses filles, c'est l'assistance en commun à la messe quotidienne et la sainte communion, dont il a fait le centre de leur vie : la messe suivie très exactement dans tous les détails de sa liturgie, la communion reçue chaque jour en union intime et en réelle participation au saint sacrifice, source authentique de toutes les grâces. Le Catéchisme liturgique de Dom Leduc n'a pas d'autre but que de mettre en valeur ces deux points essentiels. La vie tout entière des Oblates Régulières de Saint-Benoît, Servantes des Pauvres, vient prendre là son orientation définitive, à la claire lumière des mystères rédempteurs, face au Christ, au souvenir de son oblation salutaire, en union et en harmonie de tous les instants avec l'Église, en pleine vie catholique, à l'abri par conséquent de toute étroitesse et de toute — 23 — minutie. Consacrée à l'image de Jésus, appelée, à son exemple, à tous les dévouements, l'âme offerte à Dieu voit aisément le Christ en tout et partout, le Christ dans l'Église, ses sacrements et sa hiérarchie, le Christ dans la Règle et dans les supérieurs, le Christ dans ses semblables et surtout chez les pauvres, toujours prête à se prosterner devant lui et à le servir : bienheureuse vie de foi et de charité, toute baignée de lumière et de douce confiance; vie de labeur tranquille qui prépare les joies de l'éternité. POUR TOUS RENSEIGNEMENTS S'ADRESSER : France Angers : Maison-Mère et Noviciat Saint-Sauveur 49, Chemin des Plaines Saint-Léonard. Paris : Maison Sainte-Françoise Romaine 214, Rue Lafayette. Belgique Rennes : Maison Sainte-Anne 8, rue d'Échange. Bruxelles : Maison Notre-Dame Immaculée 17, rue des Vétérinaires. Tournai : Maison du Sacré-Cœur 87, rue Saint-Martin. Angleterre. Londres : St Michael's House 2, Alpha Road, New-Cross. NIHIL OBSTAT : Oosterhout, 17 nov. 1926. † fr. J. DE PUNIET, abb. S. Pauli. IMPRIMATUR : Leodii, 6 dec. 1927. G. SIMENON, vic.-gen.